PARFUMS D'ENFANCE 3
23 sept. 2026Ce gros bourg industriel n’offrait aucun attrait touristique bien qu’adossé aux contreforts des collines jurassiques, bigarrées de roches blanches et de futaies aux couleurs sombres. Il y avait dans cette contrée à la fois ordinaire par son habitat et particulière par son activité, des phénomènes et des évènements qui vous imprégnaient la mémoire à jamais. Les odeurs de mon enfance allaient émoustiller mon tout jeune odorat dont la sensibilité, se révélait déjà assez fine et sélective. Il en était ainsi des fumées épaisses, panachées de blancs lumineux et de gris charbonneux, desquelles s’échappaient des émanations soufrées, mêlées de relents gras issus du charbon stocké dans le fourgon des locomotives qui manœuvraient dans la petite gare. Il m’arrivait de passer de longues heures à regarder les manœuvres des trains, appuyé sur le parapet du seul pont de chemin de fer, situé sur la route allant vers Faverois.
Cette ambiance était comparable à celle des émanations des usines d’où s’élevaient d’autres fumées caractérisées par la senteur empyreumatique des micas que l’on traitait pour la fabrication des isolants électriques. Cette odeur si particulière me sautait au nez, dès que mon père franchissait le seuil de la porte d’entrée de la maison, lorsqu’il revenait de son travail. À tel point que parfois je me surprenais à renifler en cachette ses vestons pendus dans le vestibule de l’entrée. Il s’agissait d’un véritable signe d’appartenance à une communauté industrielle. Cela se manifestait par le fait que ma mère pouvait sans difficulté déceler, lors de mon retour d’une escapade, le lieu où je m’étais évadé avec deux ou trois copains. Il s’agissait plus particulièrement de la décharge qui jouxtait la forêt de Joncherey et dans laquelle l’usine incriminée déversait sans précaution ses tonnes de déchets d’isolants que la jeunesse delloise se réjouissait de récupérer pour en tirer des objets de jeux ou de collections. Cette zone d’où s’échappaient parfois des fumerolles s’offrait ainsi à la curiosité des passants malgré la présence d’un vieux panneau d’interdiction de pénétrer.
Durant toute cette période se dévoilait toute une gamme d’effluves plus ou moins attractifs qui étaient liés aux premiers développements de l’économie d’après-guerre. Nous nous situions, en effet, au seuil des années 1955.
Les effluves des échoppes.
J’aimais flâner et rêvasser dans les rares petites ruelles autour de l’église Saint-Léger dont le clocher était surmonté du fameux chapeau comtois. Il y régnait une ambiance de cérémonie religieuse, comme si les odeurs d’encens s’étaient à jamais fixées sur les murs de pierres grises. J’appréciais aller à la boulangerie pour m’imprégner des odeurs de pain grillé et de farine et observer Monsieur Marin retirer d’un four rougeoyant ses gros pains longs, agréablement dorés. Quel plaisir j’avais d’aller chez Madame Féga, la bouchère, pour déguster et humer la magnifique rondelle de saucisse blanche qu’elle me tendait après qu’elle eut pris possession de la commande. Ce morceau de saucisse représentait toute la quintessence de la palette olfactive de la charcuterie. Je ne pouvais échapper à cette ambiance lactée qui m’assaillait dès que je franchissais le seuil de la laiterie de Madame Denise qui était accaparée à soutirer dans d’énormes bidons les quantités de lait demandées. Chaque fois je n’avais de cesse d’humer à plein poumon le litre de lait qu’elle venait de verser dans mon petit bidon dont le couvercle cliquetait sur la paroi métallique lorsque je le lui tendais. Le nez à portée du lait tout frais me mettait aussitôt par la pensée en présence d’une de ces vaches dans son étable comme celles de la « ferme d’Amérique ».
C’était en découvrant les innombrables métiers qui faisaient l’originalité de l’activité de cette petite cité à la fois rurale et industrielle que j’ai appris à analyser chacune des odeurs perçues et immanquablement enregistrées. Je parcourais régulièrement l’axe central de ce chef-lieu de canton « du Territoire » pour m’initier au cadre de travail de tous ces artisans qui devaient inéluctablement disparaître au cours des décennies suivantes. Après avoir longé les murs de l’école du centre, en direction de Lebetain, je faisais mon éducation olfactive en complément de celle plus austère de l’école communale dont ma fréquentation ne pouvait perdurer au grand regret de la corporation enseignante, mais pour la plus grande satisfaction de mon père et le désenchantement assuré et non dissimulé de ma petite personne.
Je restais dubitatif arrivé à la hauteur de l’orphelinat où des enfants de mon âge et en uniforme s’ébrouaient autour des sœurs coiffées de leur cornette. Comment ces enfants comme moi pouvaient chanter, crier et jouer alors qu’ils étaient privés de parents ? Plus loin, je restais des heures à regarder le maréchal-ferrant évoluer entre son feu de braise, son enclume et le cheval qui docilement donnait sa grande patte à cet homme à la moustache drue, au regard sombre et qui ne prêtait aucune attention à ma présence. L’odeur de corne brûlée qui me parvenait au moment où le maréchal-ferrant clouait le fer sur le sabot avait un effet d’outre-tombe et évoquait pour moi des images diaboliques. Puis arrivé dans la grande cour de la ferme des Vallat, j’étais assailli par les odeurs qui se dégageaient des poulaillers, des étables et autres demeures animalières. Un énorme tas de fumier compressé et brunâtre d’où s’échappaient des fumerolles fortes agressives trônait au beau milieu de la cour autour duquel évoluait une charrette tirée par deux gros bœufs qui sentaient « l’animal ».
Si la plupart des étals des marchands suscitaient ma curiosité, celle du poissonnier situé à côté de la gendarmerie me révulsait. Plus loin, lorsque j’arrivais à la hauteur de chez Zamofing, le marchand de charbon, je reconnaissais là l’odeur avec laquelle je flirtais au cours de mes aventures ferroviaires. Les yeux fermés je pouvais savoir le moment où je me trouvais à la hauteur du coiffeur Hartung ou de la pharmacie Courtot. Chez le premier, par sa porte laissée entrouverte s’échappaient des effluves d’Eau de Cologne mêlés aux odeurs de mèches de cheveux que foulait gaillardement notre coiffeur. Chez le deuxième, il s’agissait de doux mélanges vaporeux d’essence et d’alcool comme si je me promenais dans les longs corridors d’un hôpital. Cela ressemblait étroitement aux émanations qui se dégageaient de la petite armoire vitrée au moment où l’infirmière de l’école l’entrouvrait. J’aimais pénétrer dans la droguerie Dumaine pour aller chercher les produits de ma liste de commissions et ainsi humer et renifler les odeurs de térébenthine, de cires, de toiles cirées, ou de colles sans oublier les innombrables effluves parfumés qui provenaient du présentoir où était alignée toute une série de flacons multicolores.
J’aimais retrouver mes deux petits copains dont les parents tenaient une mercerie. Car pour les rejoindre dans leur appartement, il fallait traverser le magasin, imprégné d’odeurs de tissus et de laine qui m’évoquaient les mêmes odeurs que celles qui s’échappaient de la grande armoire de notre chambre où étaient empilés impeccablement nos pulls et autres vêtements.
En passant devant la scierie Schmitt, la présence des essences de bois me rappelait l’odeur du montant de mon lit fait de bois de sapin que mon nez effleurait chaque soir avant de m’endormir. C’était la même ambiance olfactive que celle de l’atelier de fabrication de coucou de mon grand-père en Forêt Noire. Dans l’atelier de réparation du père Troussel qui s’affairait sur le pédalier d’un vélo suspendu au-dessus de son établi, je réagissais aussitôt au contact des émanations de son énorme tablier couvert de graisse et d’huile.
Il n’y avait pas que les flâneries dans la cité pour éveiller mon sens olfactif, les bois environnants étaient par la suite et à l’orée de mon adolescence des lieux enchanteurs propices aux rêveries et évasions imaginaires. Souvent je m’échappais, les fins de semaine et les vacances, dans la forêt voisine comme si je cherchais par mon évasion de la maison familiale à compenser mon lieu d’internement scolaire qui avait démarré dès l’âge de mes neuf ans dans un collège privé de Colmar. Arrivé au plus profond des sous-bois, je cherchais aussitôt à m’approprier les parfums et les effluves comme s’il s’agissait de masquer mes souvenirs odorants de l’internat.